
Sieste à Kensington Park
Au tout début, c’était une fille.
Elle avait des carnets avec des couvertures pleines de fleurs dans lesquels elle écrivait de longues lettres à un amoureux imaginaire, des poèmes pleins de douleur - séquelles d’une vie jamais vécue. Elle rêvait de liberté dans une maison où tous les livres ne semblaient que lui murmurer qu’elle ne saura jamais rien.
Alors que les enfants jouaient dans le jardin, elle se livrait à de grandes batailles avec le monstre bibliothèque. De toutes les façons, elle était trop malade pour sortir. Elle fixait des heures durant des piles de cadavres d’un camp de concentration nazis, scrutait des dessins sur l’évolution du pénis pendant l’adolescence, observait des peintures de la renaissance, apprenait des quatrains de Khayame.
Puis, elle eut l’âge d’aller vers d’autres bibliothèques mais pas celui de veiller après minuit s’il y avait classe le lendemain. Alors, elle levait les stores et lisait à la lumière du réverbère.
Des histoires de chevaliers, de baleines, d’elfes, de petits garçons surdoués, de chiens, d’amour, de guerres, de préhistoire, des sagas interminables …
Pendant les vacances, à la fermeture de la bibliothèque, elle retournait à son premier amour la bibliothèque de ses parents.
C’est ainsi qu’à seize ans, au fil des lectures, elle découvrit le sexe autrement que dans un manuel de psychologie ou dans une scène floue à la Laura Ashley : Henry Miller.
Le sexe force vitale, débarrassé des frous-frous du romantisme. Le sexe comme antidote à la mort. Renaissance et décomposition.
Elle était encore une fille mais commençait à sentir la supercherie. Elle avait décidé de croire à l’amour-redemption, être une fille romantique, du genre qui fait des sacrifices et qui pleure, une fille bien.
Puis, à force d’avoir le cœur piétiné comme un mégot, elle a dû se rendre à l’évidence, non elle n’est pas Cathy, non, ses petits copains n’étaient pas Heathcliff.
Des années durant elle gardé la fille sous perfusion, l'a maintenue en vie artificiellement parce qu’elle croyait qu’elle était son salut. Puis au fil des rencontres, au fil des déceptions, au fil des cuites, au fil des disputes, au fil des mauvaises descentes, elle a perdu la fille.
Elle est devenue comme les autres mecs, une consommatrice triste. Le cynisme pour seule joie. Résignée à ne jamais rien attendre de bon ni de son coeur, ni de celui des hommes.
Bien sûr il y eu quelques alertes. Des jours où elle croyait apercevoir la fille lui donnant la main, bien sûr elle eut des moment d’amours, brefs et douloureux. Mais la réalité des corps interchangeables l’emportait toujours.
Puis un jour, à l’abri d’une amitié, la fille repointa du nez. Elle épousseta les fleurs des premiers romans, fit le grand ménage dans les couloirs, descendit le pont-levis et n’est plus jamais repartie.